Galerie Toutes les histoires Qui suis-je?

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Quand j’étais jeune, j’étais très joueur. Les jeux ont répondu à beaucoup de questions philosophiques que je me posais, et notamment à celle qui m’a toujours hanté : la question du mérite.


Dans la vie, on ne choisit pas les règles du jeu. La société est telle qu’elle est : on y naît, on la traverse et on y meurt sans pouvoir la changer. A l’échelle d’une vie, les règles du jeu sont immuables, un joueur peut rarement les altérer ; il doit apprendre à les exploiter et, s’il n’y parvient pas, à vivre avec.

Chacun essaie de gagner de l’argent ou des pouvoirs, avance ses pions pour marquer des points, qui lui serviront à se sentir mieux que ceux qui ont moins de points que lui. A la fin de la partie, on compte ses points, on contemple une dernière fois les cartes qu’on a accumulées, et puis tout est rangé dans une boîte surmontée d’un solide couvercle. C’est fini.

Mais il y a une différence fondamentale entre le jeu et la vie, et je ne parle pas seulement de la taille de la boîte à la fin. Cette différence, c’est qu’un jeu, on choisit toujours d’y jouer ou non, alors qu’on est jetés à la vie sans avoir rien demandé à personne. Les bigots parlent du « cadeau qu’est la vie » parce qu’ils trouvent plus confortable d’être soumis que de se poser des questions : laissons-les à leurs enfantillages.

En réalité, on ne choisit pas la vie, et on ne choisit pas non plus les règles de la vie. C’est pourquoi j’ai toujours eu plus d’indulgence pour les fraudeurs que pour les tricheurs des jeux. Le cambrioleur, le travailleur clandestin et la cagole qui se fait poser de faux seins sont excusables, car ils essaient de rétablir l’injustice de départ ; le joueur qui triche à un jeu dont il a accepté les règles ne l’est pas.

Dans le jeu, dans un bon jeu équitable, on provoque ce qui nous arrive. Le mérite existe. Et c’est cela qui m’a toujours fasciné dans les meilleurs jeux. Dans la vie, on est si inégaux au départ, le sort est si partial, qu’il ne faut pas croire au mérite. « Quand on veut, on peut » est le dicton le plus cynique qui soit, c’est le proverbe des puissants qui veulent croire et faire croire que leur fortune n’est que justice. C’est l’illusion libérale, en réalité.

Ils ont hérité de richesses financières, sociales ou éducatives incommensurables, et prétendent que nous allons y arriver par le travail - comme s’ils avaient ciré des chaussures dans leur jeunesse.

La civilisation, c’est quand la justice des hommes crée le mérite qui n’existe pas dans la nature, par de nouvelles règles du jeu, par la redistribution des richesses, l’abolition des privilèges, l’école pour tous, la taxation des héritages excessifs. Eh oui : je viens de mettre civilisation et taxation dans la même phrase, j’espère que ça vous en bouche un coin.


Un dernier mot : avant de jouer le volant de votre voiture au shi-fu-mi avec votre nièce, étudiez bien la stratégie que j’utilise dans cette bd. Une bonne tactique, c’est la sécurité routière.

C'est le moment de réviser ses conjugaisons avec Alice : je tipe, tu tipes, nous tipons... pour soutenir cette merveilleuse bd que je prends plaisir à vous offrir chaque semaine. C'est par-là !

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